vendredi , 26 mai 2017
SUR LE TAPIS ROUGE DE GAZA : LA STAR, C’EST LE PUBLIC

SUR LE TAPIS ROUGE DE GAZA : LA STAR, C’EST LE PUBLIC

A Gaza, fouler un tapis rouge n’est pas chose commune. C’est pourtant le pari fou d’un festival qui cette année encore ouvre une fenêtre sur le monde aux deux millions de Palestiniens de cette enclave, ravagée par les guerres et sous blocus israélien.

Depuis vendredi soir, ils sont des milliers à parcourir, émerveillés ou intrigués, le tapis rouge déroulé dans le port de Gaza. Autour d’eux, des haut-parleurs diffusent des chansons de rap qui égrènent les souffrances de la population. Il y a le blocus, qui empêche depuis 2006 la quasitotalité des Gazaouis de sortir de la petite langue de terre longue d’une cinquantaine de kilomètres, mais aussi l’absence de liberté, du fait des traditions conservatrices et des frontières bouclées, et encore les querelles politiques palestiniennes qui ne font qu’empirer la situation. Mais, « plus important que le tapis rouge, il y a les enfants et les familles pauvres qui marchent dessus », assure à l’AFP un des organisateurs de ce Festival du film des droits de l’Homme, Sayyed al-Souikri. Dans quelques jours, les célébrités du monde vont défiler sur un autre tapis rouge, « celui du 70e Festival de Cannes », note-t-il. A Gaza, pas de stars, seulement un public venu en nombre. Pour l’ouverture, c’est un film palestinien qui tombe à pic avec l’actualité des Territoires occupés qui a eu les honneurs: le documentaire « Istiyad Ashbah » (« Ghost Hunting ») du cinéaste palestinien Raëd Andoni, récemment primé à la Berlinale. Cette expérience cinématographique en forme de thérapie collective revient sur le traumatisme d’anciens détenus palestiniens dans les prisons israéliennes, au moment même où des centaines d’entre eux mènent depuis près d’un mois une grève de la faim. Pour la première fois depuis sa création peu après la guerre de l’été 2014, le Festival se tient également en Cisjordanie –territoire palestinien occupé depuis 50 ans et géographiquement séparé de la bande de Gaza par le territoire israélien– ainsi que dans la ville israélienne de Haïfa. Malgré les difficultés –les ravages de la guerre, les caprices de l’électricité rationnée à quelques heures par jour– Saoud Abou Ramadan, un autre organisateur, tient au festival car il est, ditil, « une fenêtre pour que les jeunes puissent échapper au désespoir et se ménager un moment pour souffler ». Durant cinq jours, ils pourront voir 120 films consacrés aux droits de l’Homme réalisés par des metteurs en scène palestiniens ou étrangers, détaille-t-il à l’AFP. « A Gaza il n’y a pas de cinéma, ce festival est notre unique chance de l’année de regarder des films sur grand écran », s’enthousiasme d’ailleurs Tamara Matar, étudiante en droit de 21 ans. Dans cette « société conservatrice », en proie aux « crises », avec un des taux de chômage des plus hauts du monde, des pénuries chroniques et une pauvreté galopante, sortir au cinéma le temps de quelques jours, c’est « se sentir libre », explique-t-elle encore. C’est aussi, veut croire Assaad al-Saftaoui, 25 ans et engagé dans les mouvements militants de la jeunesse gazaouie, une façon de « montrer au monde que les jeunes de Gaza peuvent créer des choses et aiment la vie ». Ce tapis rouge et ces projections, « ça change des images de violence et de destruction associées à Gaza », assure-t-il à l’AFP. Mais au-delà des paillettes, le tapis rouge porte cette année un autre message, souligne M. Abou Ramadan. Sur ce chemin de tissu –long de 100 mètres, autant d’années passées depuis la déclaration de Balfour– est inscrit le texte de cette lettre honnie par les Palestiniens. Ce document signé du secrétaire d’Etat britannique des Affaires étrangères de l’époque est considéré comme ayant permis de justifier la création de l’Etat d’Israël en 1948 à la fin du mandat britannique sur la Palestine. « En marchant sur le tapis, les Palestiniens ont piétiné de leurs pieds la promesse de Balfour », affirme M. Abou Ramadan. Ces considérations politiques n’affectent toutefois pas Mohammed, 27 ans, qui a sorti son père de l’hôpital sur un fauteuil roulant pour rejoindre le port. « Je n’allais pas rater cette occasion », dit-il à l’AFP. « J’ai l’impression d’être à Cannes! ».

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